Jer'Echos

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Monsieur Philippe, Mystère Philou !

« Les Amis de Jéricho » étaient la deuxième maison de Philippe après la rue. Son passage, comme un feu d’artifice, a fait briller dans nos yeux une lueur d’espoir que nous avons allumé le temps d’un atelier d’écriture le mardi 22 octobre afin de lui rendre un dernier hommage.

Il nous a quittés le 20 août 2014 à l'âge de 74 ans...

 

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Philippe avait fait ton lit sur un bout de trottoir…

Il a vécu durant des semaines au bord d’une route, sur l’avenue Joseph Gasquet ; juste en face du foyer d’hébergement « La Coquette ». Autour de lui, un matelas, des tas objets et de la nourriture. C’était un peu la grande épicerie chez Philippe ! Tout le monde le connaissait et l’avait repéré sur son trottoir, même les chauffeurs de bus le saluaient en passant sur la route.

Il a su ouvrir son cœur à Dieu tout au long de sa vie. Il n’hésitait pas dire ce qu’il pensait de la religion, même à l’Evêque. Dieu était au centre de sa vie, c’était très important pour lui. Cela le rendait heureux.

Philippe, je me souviens le jour où nous étions plusieurs, un été, assis sur un banc sur la place du Pont de Saint Jean. Tu es arrivé sur ton fauteuil avec une cargaison de bières ; tu nous en as offerte  une à chacun et chacune. Merci à toi…

En passant devant cette rue, c’est un homme timide et discret quoiqu’un peu farfelu que j’ai rencontré. J’aurai aimé que cet homme soit dans un appartement où il aurait pu voir sa famille ou sa fille. J’ai su que tu avais disparu, quel drame, nous sommes tous fils de Dieu. Tu as mon respect, repose en paix…

Je ne peux que dire, je ne vous connaissais pas mais j’ai cru comprendre que vous aviez un sacré caractère et une sacrée vie ! Pour vous, je n’étais qu’une inconnue à travers vos yeux, malgré qu’ils se soient croisés. J’avais peut-être peur de vous, de vous parler. Il est vrai que vous parliez très fort, je crois bien que vous m’impressionniez. J’espère que là où vous êtes, vous retrouverez vos proches. Bon voyage…

Les souvenirs que j’ai de Philippe ce sont autant ses sourires que ses coups de gueule. Des fois, quand je le rencontrais dans la rue, il me demandait si je pouvais lui faire quelques courses. C’est avec plaisir que j’acceptais. De lui, je garde le souvenir de son sourire dans les yeux et son visage un peu enfantin. J’espère que là où il est, Dieu l’a pris dans ses bras et qu’il est enfin en paix.

« Philippe, je ne vous connaissais pas mais j’ai eu envie d’écrire quelques mots ! »

En lisant les mots de personnes qui vous voyaient souvent, je suis émue de vous lire : « Mais toi, tu n’es pas musulman ? » Philippe a levé le doigt vers le ciel et la fixé les yeux dans les yeux en disant d’une voix forte : « Ecoute bien, quand on sera la haut devant Dieu, il va pas te demander si tu es chrétien et si moi je suis musulman, si tu es évêque et si moi je suis clochard, il va demander si tu as aimé les pauvres ».  Et en haussant encore plus le ton, il s’est mis à crier : « Aimez-vous les uns les autres, et Dieu il vous aimera ! ». L’évêque était resté sans voix. Je trouve que c’est l’essence même de l’amour des gens et ces mots que vous avez prononcé me touchent beaucoup. Un jour à l’automne, une feuille tombe… Philippe dit alors : « cette feuille qui tombe de l’arbre, ça signifie que quelqu’un monte au ciel ». Une feuille est tombée… et vous êtes monté au ciel et je suis sûre que Dieu vous a accueilli comme il se doit ! Bon voyage…

Lorsque je voyais Philippe, il me disait toujours : « Bonjour ma fille ! »

Je lui demandais alors : « Comment vas-tu aujourd’hui ? »

Il me répondait : « Comme d’habitude… » tout en caressant sa barbe grisonnante d’un geste de la main.

Philippe, parmi les souvenirs que j’ai de toi, le plus beau restera le jour où je suis venue à Jéricho vous présenter à toi et ta bande de copains mon fils Thomas âgé de quelques semaines.

Tu m’avais demandé si tu pouvais le tenir dans tes bras pour la photo, je me souviens  t’avoir dit : « surtout, ne le fais pas tomber ! » Tu m’avais répondu : « Ne t’inquiète pas, je vais bien le tenir ». Et c’est à tour de rôle auprès de Michel, Odette, Jean-Louis… que Thomas est passé de bras en bras, avec cette grande fierté de vous l’avoir confié le temps d’une visite. Vous vous étiez cotisés pour m’offrir un cadeau pour sa naissance. Comment oublier cette délicate attention !

Puis un jour, 14 ans plus tard, Thomas croise ton chemin, c’était à Jéricho, alors qu’il me rejoignait au boulot.

« Philippe, je te présente Thomas, mon grand garçon que tu as tenu dans tes bras, il y a quelques années ». Et là, tu n’as pu retenir tes larmes, nous étions tous les trois très émus. Encore une rencontre inoubliable durant laquelle peu de paroles, juste des échanges de regards, d’émotions et d’amour.

Thomas se souvient encore de toi après ces années, j’espère seulement qu’il ne t’oubliera pas…

 

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 Philippe s’est habitué à la misère, il en a fait son quotidien mais il ne s’est pas isolé. Il a souvent refusé l’aide qu’on lui apportait mais n’a jamais refusé le contact avec les autres.

Il s’était lié d’amitié avec Domenica depuis bientôt 20 ans. Elle nous a raconté le plus beau jour de sa vie. C’était en 2003, Philippe disait à tout le monde qu’il allait marier sa fille. En fait, Domenica allait être nommée Vierge Consacrée. Ce jour-là, Philippe et son pote Michel Facon avaient tenu à être présents et porter la lumière jusque devant l’autel. Ils se tenaient tous deux derrière elle, fiers d’être à ses côtés.

 

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J’arrive au bout de l’histoire, il ne reste pas beaucoup de phrases pour décrire votre vie mais les derniers jours où vous avez vécu un peu de bonheur, vous avez gardé vos petites manies ; surtout celle de cacher les couverts de l’hôpital sous le matelas. Sûrement quelques bons vieux souvenirs d’une vie à la rue. Vous vous êtes habitué à cette maison de retraite à Marseille et vous racontiez que vous aviez choisi la rue parce que vous en aviez marre de votre belle-mère. Mais en arrivant là-bas, il y avait cinquante belles-mères ! Et là, vous avez chanté quelques refrains « non, rien de rien, non, je ne regrette rien… » et en voyant les vieilles femmes arrivées sur leur fauteuil roulant, vous avez changé de disque et entonné « ça s’en va et ça revient… ! » Là, votre liberté sera intact.

Philippe est parti après un parcours de vie difficile mais de son choix, celui de la liberté, avec toujours dans sa poche une médaille, sa médaille : « l’œil de Dieu qui m’a donné la vie » disait-il. Voilà, un jour, tout s’arrête, la vie s’éloigne, la feuille tombe et Philippe monte, monte où ? Je crois qu’il est juste parti loin de notre regard..

 


Nous remercions Domenica et Gilles Rebèche de nous avoir fait partager avec beaucoup d’émotion quelques belles rencontres et anecdotes sur Philippe.

 

Texte écrit en commun avec Gilles O, Nathalie, William, Serge, Philippe, Chrystel, Dominique, Raymonde, Sylvia, Michèle, Rachel et Christian.

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22/10/2014
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